Qu’est-ce que le fact-checking ? Interview avec un spécialiste de la vérification de l’information

lundi 9 avril 2018
par  0290170C-4EME7
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Baptiste Bouthier est journaliste au quotidien Libération. Il a travaillé durant 3 ans à la cellule de Désintox de Libération en tant que fact checkeur. Nous lui avons posé quelques questions

En quoi a consisté votre métier de fact-checker ?

- Le fact-checking est un travail de journaliste. Il s’agit de vérifier si des propos prononcés publiquement par une personnalité (le plus souvent un politique) contiennent des affirmations factuellement fausses - c’est-à-dire que l’on peut prouver qu’elles sont fausses. Vérifier les informations est la base du travail du journaliste. La différence, c’est que d’habitude, un journaliste vérifie les informations qu’il s’apprête à écrire dans un article, ou à dire à la télévision ou à la radio. Dans le cadre du fact-checking, le journaliste vérifie la véracité de propos qui ont déjà été prononcés, qui sont déjà dans la sphère publique.

Quels étaient vos horaires de travail ? Aviez-vous les mêmes horaires tous les jours ?

- Je travaillais du lundi au vendredi grosso modo de 9h30 à 19h (+ pause déjeuner d’une heure), ainsi que quelques soirées parfois (en cas d’émissions politiques en prime time). Presque jamais le week-end.

Faut-il faire de grandes études pour faire ce métier ?

- Il n’y a pas de cursus obligatoire pour devenir journaliste. On peut donc devenir journaliste même si on fait peu d’études, ou des études qui n’ont pas pour objectif initial de mener à ce métier. Néanmoins, il existe aujourd’hui 14 écoles de journalisme reconnues par la profession, accessibles pour la plupart à bac+3 et qui durent deux ans : en sortie d’école cela correspond donc à cinq années d’études après le bac. La probabilité de devenir journaliste est beaucoup plus élevée si l’on est issu d’une de ces écoles que si l’on passe par une autre voie, même si ce n’est pas automatique.

Pourquoi aviez-vous choisi ce métier ?

- J’ai souhaité devenir journaliste dès la classe de 5ème parce que j’aimais m’informer et écrire. J’ai donc créé un journal scolaire à ce moment-là et depuis je n’ai jamais arrêté.

Comment faisiez-vous pour vérifier les informations ?

- Tout la difficulté est d’établir si on peut affirmer de façon certaine qu’un fait énoncé est vrai ou faux. Parfois, c’est impossible : il n’y a pas de vérité factuelle, juste un jugement de valeur, une impression, un propos général trop flou pour être "fact-checké". Il faut pouvoir dire sans aucun risque de se tromper qu’une affirmation est fausse : pour cela, il faut souvent trouver la source de cette affirmation pour savoir si elle est juste. Par exemple, si un politique dit que le taux de chômage est de 30% en Autriche, on consulte l’institut statistique autrichien et son équivalent à l’échelle européenne pour vérifier. Et si l’on constate qu’en réalité, pour toutes ces sources disponibles, le taux de chômage en Autriche est en fait de 10%, alors on peut dire que cette affirmation est fausse.

Travailliez-vous seuls ou en équipe ?

- Je travaillais au sein d’une équipe, la rubrique Désintox de Libération, dont la composition a pu varier mais qui comptait en gros de deux à quatre personnes. Entre nous, nous nous entraidions mais la plupart du temps, on était quand même seul sur un sujet.

Si vous vérifiiez mal les informations, quelles étaient les conséquences ?

- L’idée est de ne jamais se tromper, évidemment, car cela nuit directement à la crédibilité des fact-checkeurs. Si nous nous trompons dans une vérification de faits, un "fact-checking", alors nous risquons de ne plus jamais être cru lors de nos prochaines vérifications, quand bien même elles seraient exactes. En cas de doute, de sujet trop flou, de sources difficiles à vérifier et à croiser, nous préférions ne pas publier d’article. Il n’y avait fact-checking que lorsqu’il y avait certitude.

Aidiez-vous les journalistes pour effectuer leurs articles ?

- Je suis le journaliste ! C’est moi qui écrit l’article :)

Quelles informations ont été pour vous les plus dures à vérifier ?

- Ouh là, c’est compliqué comme question. Comme je le disais, quand c’était trop compliqué, trop risqué, on ne prenait tout simplement pas le risque. Une fois, j’ai publié un papier qui laissait le débat ouvert mais permettait de donner pas mal de connaissances sur un sujet et d’éventuellement se forger une opinion (attention ! une opinion, ce n’est ni vrai ni faux, c’est un avis, ça n’a rien de factuel). Il y a quelques années, le FN soutenait bien plus vigoureusement qu’aujourd’hui une sortie de la France de l’euro et le retour à une monnaie nationale, sorte de Franc nouveau.

Pour l’ensemble des autres partis, cette idée allait ruiner la France : aussitôt créé, le Franc nouveau serait fortement dévalué (il perdrait de la valeur face aux autres monnaies mondiales, le $ par exemple) et la dette française se creuserait immédiatement de plusieurs centaines de milliards. Le FN soutenait au contraire que rien ne changerait et que la dette française ne serait pas atteinte. L’article expliquait que ce débat était impossible à trancher, faute de précédent dans l’histoire récente. Mais il expliquait que le scénario catastrophe brandi par les adversaires du FN était loin d’être une évidence, tout comme la version tranquillisante du FN d’ailleurs.

Aimiez-vous ce métier ? Pourquoi ?

- C’était à la fois très enrichissant et passionnant de faire du fact-checking, car on apprend énormément de choses, on traite toutes sortes de sujets différents sans s’ennuyer et on a vraiment l’impression de faire quelque chose d’utile, en proposant aux lecteurs des articles qui leur apprennent des choses directement liées au débat public du moment. En revanche, c’est aussi une activité épuisante, car se concentrer tous les jours non-stop à la parole politique n’est pas de tout repos… J’ai donc exercé ce métier avec plaisir pendant trois ans, mais passer à autre chose (tout en restant journaliste) a aussi été une forme de soulagement !

Salomé, Camille, Leïa


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